~Divers Entretien avec Cristina Comencini

Cinq question à Cristina Comencini

 


Vous avez grandi à Rome, votre père a été l’un des chefs de file du grand cinéma italien des années 1960 aux années 1980. Était-il écrit qu’un jour ou l’autre vous feriez vous aussi du cinéma ?

Pas du tout. Notre vie a été très peu cinématographique, avec maman nous allions rarement sur les tournages. C’était une famille bourgeoise, nos parents nous avaient inscrites, mes sœurs et moi, au lycée français de Rome. Plus tard j’ai été étudiante en Sciences Économiques et j’ai même commencé à travailler dans le milieu de l’économie. Mais ma première approche à la création s’est faite par le biais de l’écriture de récits, pas par le cinéma. J’ai d’abord écrit des romans, ce n’est que plus tard que je suis passée au scénario. L’envie de devenir réalisatrice n’est venue que bien plus tard. Mes sœurs et moi avons toutes été attirées par cet univers cinématographique, mais je revendique le fait que mon entrée dans le monde de la création artistique s’est faite par le biais de l’écriture. C’est très important pour moi car sur ce terrain-là j’étais la seule, mon père n’avait pas écrit de livres. Je pense qu’on essaie toujours, à un moment ou à un autre, de nier ou de renier certains héritages, on essaie d’aller autre-part. Puis un jour, on revient vers ce qu’on a appris sans le savoir.

Comment êtes-vous donc passée de l’écriture du roman à l’écriture du scénario ? Avez-vous suivi une formation spécifique ?

J’ai eu deux modèles : Natalia Ginzburg pour le roman et Suso Cecchi D’Amico pour le scénario. Mon père également, plus tard. J’ai envoyé mon premier roman à Natalia Ginzburg, de façon anonyme. Elle m’a appelée après l’avoir lu et elle m’a même aidée à le publier. En ce qui concerne l’écriture cinématographique j’ai suivi les conseils de Suso Cecchi D’Amico et de mon père, même si je peux dire que ce dernier n’aimait pas donner de conseils, il ne disait rien. Je peux donc dire que j’ai appris l’écriture du roman toute seule car je suis une grande lectrice. En ce qui concerne le scénario cela s’est fait au fur et à mesure, en écrivant avec Suso et avec mon père. Et je dois dire que Suso, dès qu’elle percevait du talent, elle était très encourageante.

Aujourd’hui vous êtes active aussi bien dans l’écriture de romans que de scénarios, comment décidez-vous si une idée sera développée pour un film ou pour un récit littéraire ?

En ce qui me concerne, dès le début je sais si ce sera un livre ou bien un film. La procédure est totalement différente. En ce moment, je suis sur le point de terminer l’écriture d’un livre : j’ai quatre personnages dans la tête et une situation. Puis le livre se développe dans la solitude la plus totale, souvent je ne sais pas où je vais. Le rapport se fait entre la capacité de l’écriture et l’inconscient. Quand je me mets à écrire un livre, je n’en connais pas la fin. Avant de réaliser un film, on écrit d’abord un sujet court, puis on développe un scénario. Le parcours est totalement différent. Il y a un début, un développement et une fin. On peut l’écrire seul et souvent à plusieurs. Le cinéma est beaucoup plus collectif, la créativité artistique est totalement différente dans les deux cas. Certes, par deux fois, deux de mes romans sont devenus des films. C’est une décision qui a été prise en accord et en collaboration avec le producteur.

Zoo, votre premier film, a été très bien accueilli aussi bien en Italie qu’en France. Votre entrée dans le cinéma a donc, tout de suite, été une réussite. Aujourd’hui, où vous situez-vous dans l’univers cinématographique italien ?

Je m’inscris dans une tradition italienne qui est partie de la comédie de moeurs et qui a évolué grâce à Virzì, Luchetti, Archibugi… Je peux citer toute une génération qui a fait évoluer dans le temps la grande comédie de mœurs de mon père Luigi, de Scola, de Monicelli, par exemple, en l’adaptant à la société italienne d’aujourd’hui. Une société qui n’a plus vraiment les frontières de jadis entre la bourgeoisie et la classe ouvrière par exemple, une société qui, selon moi, relève aujourd’hui davantage de l’amalgame. Cela a donné une comédie plus intime et mon cinéma a donné une part importante aux femmes. En Italie il n’y a que 3 % de réalisatrices, et je pense que mon apport a été de donner à des histoires, dont le cadre était souvent la famille, un rôle de protagoniste a des personnages féminins dans leur rapport avec les hommes, leurs enfants, leur sexualité… Voilà comment je me situe aujourd’hui, dans cette comédie de mœurs qui s’est transformée pour raconter la nouvelle société italienne.

Votre père a grandi en France, près d’Agen, car sa famille avait quitté sa Lombardie natale. Que reste-t-il aujourd’hui chez ses enfants de cet amour qu’il avait pour le pays qui l’a vu grandir ?

Mon père aimait beaucoup la France et le cinéma français même si l’installation en France n’a pas été facile. Il a été un peu maltraité notamment par ses camarades de classe : on l’appelait « la petite merde d’Italien ». Mais lui qui est arrivé sans connaitre un mot de français a rapidement été un très bon élève et les choses se sont vite arrangées. Il a vite démontré aux Français qu’un Italien pouvait être aussi bon élève voire meilleur qu’eux. Cela dit, mon père adorait l’école française et la culture française, c’est sans doute pour cette raison qu’il a voulu nous inscrire au lycée Chateaubriand de Rome comme je l’ai dit tout à l’heure. C’est ainsi que s’est perpétué ce lien que nous entretenons mes sœurs et moi avec la France. Paris est ma deuxième ville après Rome, je m’y sens très bien.

Entretien réalisé par Jean-Claude Mirabella le 30 octobre 2017.