Evenements Hommage à Francesco Rosi

Le Festival rend hommage à Francesco Rosi…
Francesco Rosi Francesco Rosi

Un contemporain capital

 

Ce samedi 10 janvier, quelques minutes après midi, s’inscrit sur mon portable ce SMS de quatre mots « È morto Francesco Rosi ». Il est venu de sa fille Carolina qui m’avait déjà prévenu quarante-huit heures auparavant que son père était au plus mal. Après ces trois folles journées où dix-sept personnes avaient été assassinées en France par des djihadistes, il me semblait cette fois que la vie (et la mort) imitaient l’art. Cette phrase lapidaire, « È morto Francesco Rosi », renvoyait à tous ces morts qui jonchaient l’œuvre de cet immense cinéaste. Il n’avait cessé, en effet, de s’interroger sur le tragique de notre monde. Deux de ses projets inaboutis concernaient, l’un, une réflexion sur le cadavre de Jules César tournée en costumes d’aujourd’hui dans le Forum de Rome, l’autre, une enquête sur

la mort de Che Guevara qu’il devait réaliser en Amérique latine. Et comment ne pas penser aux premiers et aux derniers plans de ses films : le corps de Salvatore Giuliano étendu dans la cour d’une maison de Castelvetrano, les habitants de la Via San Andrea victimes de l’écroulement d’une maison dans Main Basse sur la ville, la mort du torero Miguelin (Le Moment de la vérité), les fusillés pour l’exemple des Hommes contre, le cadavre d’Enrico Mattei transporté dans un drap blanc à l’aéroport de Bescape après l’attentat contre son avion, la longue marche de Lucky Luciano vers la mort, l’inspecteur Rogas et le secrétaire du parti communiste comme deux gisants sous les yeux des statues romaines au musée des Antiquités (Cadavres exquis), la mort du père dans Trois Frères, celles de Carmen dans l’arène ou du politicien américain revenu dans la Sicile de ses ancêtres (Oublier Palerme). Seul LaTrève, son dernier film, n’a pas été la « chronique d’une mort annoncée », s’ouvrant sur des images d’Auschwitz pour raconter ensuite le retour à la vie d’un rescapé, Primo Levi.

Car Rosi était définitivement du côté de la vie. Tel son compatriote, le grand penseur italien Antonio Gramsci, il croyait au pessimisme de la raison et à l’optimisme de la volonté. C’est cette volonté qui lui a permis de tourner, chose rare, seize films comme il l’entendait et qui sont autant de commentaires sur l'Histoire de son pays au XXe siècle, de la guerre de 14 (Les Hommes contre) à la stratégie de la tension avec les attentats terroristes dans les années 70 (Cadavres exquis, Trois Frères), de l’époque du fascisme (Le Christ s’est arrêté à Eboli) à la corruption dans la gestion des villes (la Naples de Main basse sur la ville), de la mafia sicilienne (Salvatore Giuliano) à l’internationalisation du crime organisé (Lucky Luciano).

À l’opposé d’un cinéma à thèse, Rosi pose des questions sans donner de réponses et ne sacrifie jamais la beauté dans sa recherche de la vérité. Ce que notre pays a vécu en ce mois de janvier, nul doute que cela aurait été un beau sujet d’inspiration, comme beaucoup d’événements de notre passé récent, pour un Francesco Rosi français… s’il y en avait un. Il aurait pu être un grand journaliste, un économiste averti, un politicien dévoué à la cause publique, il avait simplement choisi d’être un cinéaste inventeur de formes et témoin de son temps.

Comblé d’honneurs et d’or (Palme, Lion, Ours), admiré de ses pairs comme Fellini ou Welles, des Italo-Américians Scorsese et Coppola, inspirateur inégalé du cinéma politique depuis un demi-siècle, il laisse pour moi l’image d’un homme de bien, d’un témoin lucide, d’un artiste intègre à la grande vitalité mais enclin aussi à la mélancolie. Il fut avant tout un contemporain capital.

Michel Ciment, "Hommage à Francesco Rosi", Positif, n° 649, mars 2016

Michel Ciment est historien et critique de cinéma, directeur de publication et membre du comité de la rédaction de la revue Positif. Collaborateur depuis 1970 du Masque et la Plume (France Inter), producteur de Projection privée (France Culture).